LE FEU
Le feu brûle, le feu réchauffe, le feu éclaire, le feu danse, le feu cuit, le feu crépite, le feu tue et rassure. Il éloigne les bêtes sauvages. Il guide les marins et parfois les attire vers des rochers escarpés où de faux moines les dépouillent. Il est très nécessaire à la préparation des œufs durs et des pommes de terre en robe de chambre – ou des champs, l’un et l’autre se dit ou se disent. Il lui arrive aussi de faire rage, comme à l’eau, et il couve sous la cendre. Le feu est vieux comme le monde, et plus vieux que le monde dont il prépare la venue. Il est, sous forme de foudre, un attribut du démiurge, et les hommes qui l’inventent, ou qui croient l’inventer, ne font que l’apprivoiser et le redécouvrir à leur usage personnel, domestique, militaire et gastronomique. Le feu est l’ennemi de l’homme, qui crie : « Au feu ! Au feu !", et son ami le plus intime : « Viens chez moi : il y a du feu. » Le feu brille au paradis et il brûle en enfer. Il est douceur et torture. Il sert à la cuisine et à l’apocalypse.
Grâce aux travaux récents de théologiens et d’historiens, nous savons que le purgatoire est une invention du Moyen-âge.
Le statut du paradis et de l’enfer est plus sublime et plus flou. L’essentiel de l’enfer, auquel se sont intéressés des esprits aussi distingués que Dante dans son long poème, ou Signorelli dans une fresque célèbre de la cathédrale d’Orvieto, c’est qu’y brûle un feu éternel où sont jetés non seulement les mauvais livres qui pervertissent les jeunes gens, mais aussi les damnés. Le feu, à cet égard, est plus vieux que tout le reste, et durera plus longtemps. Prométhée le dérobe aux dieux pour le donner aux hommes. C’est le début de la guerre du feu qui, après avoir opposé les hommes aux dieux, opposera les hommes aux hommes. L’invention du feu est inséparable de toute civilisation. Nous sommes les fils de la Terre, du Soleil, de la mer et du feu.
Le feu détruit, comme l’eau. Tout le monde sait et répète que les îles de la Méditerranée étaient couvertes de forêts qui ont été détruites par le feu. Par les Arabes, par les chèvres, par les Vénitiens à la recherche de bois pour construire leurs bateaux, par je ne sais quoi encore, et par le feu. Le feu ravage des temples, des théâtres, des palais, des navires, des appartements de veuves ou de rentiers, des installations pétrolières en Sibérie, des régions entières d’Australie ou de Californie, plus de la moitié de Londres ou de San Francisco, la Moscou de Rostopchine, les Tuileries, le bal des Ardents, le Bazar de la Charité, la bibliothèque d’Alexandrie et beaucoup d’autres monuments dont la perte est irréparable – tous les enfants le savent depuis l’âge de sept ans – et qu’on ne saurait trop regretter.
Alaric éteint le feu sacré à Rome en 410, à moins que Théodose ne s’en soit déjà chargé, pour combattre le paganisme et imposer le christianisme, quelque vingt ans plus tôt. Néron met le feu à Rome pour voir d’une haute terrasse, en compagnie de Poppée, le spectacle sans égal, et qui lui fait chaud au cœur, d’une ville qui brûle dans la nuit. Et, selon une vieille recette qui servira jusqu’au Reichstag contre les communistes allemands, il fait porter le chapeau aux chrétiens qu’il n’aime pas. Terrassé par l’amour, un conquérant racinien s’écrie en un vers aux limites du baroque :
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai...
Et Aragon :
Au cloître que Rance maintenant disparaisse.
Il n’a de prix pour nous que dans ce seul moment Et dans ce seul regard qu’il jette à sa maîtresse, Qui contient toutes les détresses, Le feu du ciel volé brûle éternellement.
L’évêque Cauchon met le feu, à Rouen, au bûcher de Jeanne d’Arc et l’Inquisition jette au feu les livres qui lui font peur, et par-dessus le marché ceux qui les ont écrits – des juifs, pour la plupart, comme Spinoza, plus tard, ou Karl Marx, ou le Dr Freud, ou encore Albert Einstein, qui échappent, c’est une chance, à ce sort radical. Le feu sert aussi à faire cuire les légumes et bouillir la marmite. C’est un instrument de culture irremplaçable.
« Feu !» est le dernier mot qu’entendent, les yeux bandés, les traîtres et les déserteurs attachés à leur poteau devant le peloton d’exécution. « Feu !» s’écrie l’officier en face de Mata Hari, de Brasillach, des otages de Châteaubriant, du duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, du maréchal Ney condamné par la Chambre des pairs, des Communards de Paris. « Feu !» est le commandement qui déclenche l’orage d’acier sur Verdun ou sur Stalingrad, sur Atlanta, sur Berlin.
« Feu sur les singes savants de la social-démocratie ! » chante, encore et toujours lui, le poète Aragon. Feu ! Feu !
Feu ! C’est un des refrains des hommes quand ils se mêlent de faire l’histoire.
De Sodome et Gomorrhe à Herculanum et à Pompéi, le feu du ciel et des volcans réduit les villes en cendres. Le feu du ciel, un feu d’enfer, par le fer et par le feu, les armes à feu, tout feu, tout flamme. Nous mourons tous à petit feu. Le feu, le feu sacré, les feux de la Saint-Jean et les feux Saint-Elme.
Les jeunes gens dans la rue réclament du feu aux passants.
Les joues en feu, les feux de la rampe, un feu de joie, le feu au cœur, les feux rouges et les feux verts, la bouche en feu, le feu au cul, les feux de la passion. Les ménagères amoureuses ont des harengs sur le feu, ou peut-être des haricots. Feux follets ou grégeois, feux de Bengale ou de Saint-Antoine, de paille ou de cheminée. Apprivoisé ou sauvage, assassin des cœurs ou des corps, tombé des cieux sous forme de char, arme des malfrats ou des flics, témoin dans l’âtre des jeunes gens qui s’étreignent devant ses flammes, très doux sous le gigot dès qu’il est de sept heures, violent sous le mistral quand il ravage le maquis corse ou la garrigue provençale, le feu, comme l’eau, son ennemie – ils sont comme l’eau et le feu –, est partout dans ce monde.
« Le feu dévore votre maison. Vous ne pouvez sauver qu’une seule chose. Qu’est-ce que vous emportez ? » demande une dame à ses amis « Le feu », dit Jean Cocteau.